ROSÉ ?

 

D'abord, il y a un livre, un livre-espace, quoique cet espace pris entre les pages, c'est plutôt un non-lieu à la Beckett1. Plus vide encore, qui n'est ni dedans ni dehors - mais plutôt dedans - sans murs ni plafonds, qui n'est ni dur ni mou - mais plutôt mou que dur-.

Cinquante-trois saynètes se succèdent. Les personnages sont des artistes tout droits sortis d'un manuel d'histoire de l'art2. Ils sont posés là, pris dans ces pages, dans ce non-lieu, ce cube blanc3, cette anti- chambre du rien. Ils arrivent mais ne restent pas. Ils sont deux ou en groupe, face à face ou en cercle ; ils sont seuls parfois. Regardez ! C'est Ilia Kabakov ; du revers de la main, il se protège les yeux d'un soleil absent, en scrutant l'invisible horizon4 ; il ne semble pas voir David Hammons qui avance vers lui5, tandis que non loin d'eux, Gabriel Orozco tourne sur lui-même6. Et là, voyez comme Adel Abdessemed7, Louise Bourgeois8 et Paul McCarthy9 s'embrouillent !

Scènes absurdes, dialogues de sourd, pourtant, tour à tour, ils donnent leur réplique. Mais leur passage est fugace, et de réplique, ils n'en ont qu'une. Celle-ci est d'autant plus précieuse que s'ils sont en représentation, pour autant ils ne jouent pas : c'est eux-mêmes qu'ils représentent.

Hélas pour eux, tout est déjà foutu. Car cette parole unique est accidentée : il y a quelqu'un derrière qui tire les ficelles des mots10. Et ce qui est écrit se lit par en-dessous ou à l'envers plutôt qu'entre les lignes.

Ensuite il y a l'exposition par laquelle Nulle part devient Ici11. Le livre a été débarrassé de sa reliure, les pages, dépliées ; l'espace a changé d'état, il s'est solidifié ; les phrases se déploient à hauteur d’œil mais elles ne sont plus signées. Celles et ceux qui les prononcent ne les incarnent plus. En fait, ils sont quasiment absents. Ne restent d'eux que les noms, dressés en une liste qui a des airs de générique de fin.

Ici, le visiteur circulera et pourra éventuellement relier les unes (les phrases) aux autres (les artistes) ou se tromper, qu'importe. Il s'arrêtera devant la vitrine de la galerie, lira « À vous l'honneur ! » et remarquera peut-être, à l'extérieur et à l'arrière-plan, une pissotière. S'il est un peu vif et un brin farceur, il saura alors auquel des artistes cités attribuer cette politesse.

Décidément, Renaud Codron joue, se joue de, déjoue, met en joue ! Mais surtout, cet exemple illustre bien l'intention principale de son travail. En effet, si l'appropriation de la culture populaire par les artistes est chose courante - ils en extraient des objets, signes, images, pratiques qui sont ensuite transformés - ou non-, décrits et commentés par des experts avec les mots de l'art, ramenés dans l'espace de la galerie et montrés à un public averti -, Codron, quant à lui, opère le mouvement inverse. Par le langage, il effectue un irrévérencieux déclassement ; ainsi ramène-t-il la culture d'élite à une compréhension plus familière et exauce, à son échelle, le souhait de Jean Dubuffet de faire parler aux artistes « la langue vulgaire, au lieu de leur langue prétendue sacrée. » Le résultat de la manœuvre nous fera sourire... jaune... ou rosé...

 

 

Caroline Keppi

 

 

  1  Je pense à En attendant Godot

  2  Et, plus rarement, d'autres « professionnels de l'art » ainsi que des écrivains, philosophes, sociologues.

  3  Papier Numérique HP Indigo 120g/m2 – X Per Premium White

  4  Ouest où/ou est(-ce) ?

  5  D’où venez-vous ?

  6  Où suis-je ?

  7  Si la colère est une courte folie, alors je suis très fâché !

  8  Nique sa mère !

  9  Ça va chier !

10  Renaud Codron

11  L’Art-Chétype, Marché aux herbes 14 - 7000 Mons BELGIQUE

Livre disponible chez :

 

- L'Art-Chétype, Mons

- La Lettre volée, Bruxelles

 

- Centre culturel suisse, Paris

- Galerie du jour agnès b., Paris

- L'atelier d'à côté..., Paris

- Le Monte-en-l'air, Paris

- Librairie du Jeu de Paume, Paris

- Librairie du Musée d'Art Moderne de Paris

- Librairie du Palais de Tokyo, Paris

 

- Centre d'Art Contemporain Genève

- Oraibi + Beckbooks, Genève